samedi 11 novembre 2006

Présentation de Judith Shklar

Récemment, en parcourant le rayon philo d'une grande librairie, j'ai aperçue une couverture d'un livre d'une collection que j'apprécie fortement : Le bien commun chez l'éditeur Michalon. Cette collection traite de philosophie du Droit (au sens large). Chaque livre peut être consacré à un spécialiste du Droit (Portalis, Beccaria), à la justice chez un auteur plus généraliste (Kant, Montaigne) ou à un thème vu là encore sous l'angle juridique (la Palabre, la Tragédie grecque). La deuxième catégorie étant la plus répandue pour l'instant. Le Droit étant souvent au coeur de la réflexion des auteurs libéraux, ceux-ci sont nombreux parmi personnages évoqués dans ces livres.

Le livre qui avais attiré mon attention était titré "Judith Shklar, le libéralisme des opprimés". La quatrième de couverture indique :
On ne vient pas à la théorie politique par hasard. Le choix de Judith Shklar est celui d'une génération qui eut très tôt le sentiment que "la politique dominait complètement nos vies". Et sa pensée politique est l'une des plus singulières des dernières décennies du XXe siècle.
Née dans une famille juive lituanienne d'expression allemande, exilée aux États-Unis à l'aube de la Seconde Guerre mondiale, Judith Shklar (1928-1992) fut au coeur des grands tourments du siècle. Marquée par le désenchantement des années d'après-guerre, sa pensée politique s'inscrit dans la grande tradition sceptique inspirée de Montaigne. Se situant au confluent de l'Histoire et de l'éthique, prêtant une attention étroite aux dimensions psychiques du politique, elle débarrasse le libéralisme de son abstraction et de son penchant optimiste. Reconstruit selon le point de vue des victimes, son libéralisme offre un nouvel éclairage aux grandes questions du temps - la justice, la démocratie, la reconnaissance.

Paul Magnette est professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles. Il enseigne également à l'Institut d'études politiques de Paris.


Je ne connaissais ni Judith Shklar ni l'auteur Paul Magnette mais le résumé m'a convaincu que le livre pouvait être intéressant bien que certains éléments permettant déjà de douter du libéralisme annoncé de Mme Shklar. La lecture du livre est assez déroutante car il est très difficile de classer cette philosophe (bien que je n'aime pas particulièrement les classifications).

Commençons par les points les plus surprenants : Dès l'introduction, on parle d'un "droit au travail" mais cela sera nuancé plus loin. Ensuite Shklar est décrite comme admiratrice de ... Rousseau et Hegel ! Quand on sait le peu d'estime qu'ont, sans doute à raison, la grande majorité des libéraux pour ces auteurs (surtout le second) il y a de quoi être étonné. L'opinion de Judith Shklar sur l'intervention politique est ambiguë : elle considère que l'Etat doit viser à réduire les différences sociales les plus fortes pour limiter les rapports de domination et en même temps reconnais les danger de l'Etat. Enfin elle reconnaît l'importance de la "citoyenneté", d'une lutte contre l'"exploitation".

Si vous n'avez pas encore abandonné la lecture, déçus de ne pas reconnaître ce que nous considérons comme le libéralisme, je vais essayer de vous présenter plus précisément la pensée de Shklar et en quoi, bien qu'hétérodoxe, elle est au moins proche du libéralisme. Les sous-titres utilisés ici sont ceux du livre.

I) Un serment d'incertitude
Ce premier chapitre présente les origines de Shklar : sa naissance à Riga à 1928 dans une famille juive lituanienne d'expression allemande puis l'exil de sa famille à Montréal. Sa connaissance de l'expérience des minorités et sa vie dans un pays non-libéral ont influencé sa pensée.

a) La fin des utopies
La constatation des catastrophes humaines du XXe siècle suffit à douter de la vision optimiste du progrès permanent, dit Shklar, c'est la fin des grandes utopie et avec elles celle de la pensée politique. Le seul rôle que conserve la philosophie politique est la clarification des choix ouvert à la politique au détriment de l'intervention directe dans le débat politique.

b) L'illusion positiviste
Shklar reproche aux tenants du droit positif leur prétention à l'objectivité. Elle veut montrer que le droit est une idéologie comme une autre et se base pour cela sur l'étude des procès politiques de Nuremberg et surtout de Tokyo.
Cela l'amène à considérer le pluralisme comme une "vertu politique cardinale" pour reprendre le termes de Paul Magnette.

c) Les apories du droit naturel
Judith Shklar analyse le retour du DN à cette époque comme la recherche d'un socle moral commun en cette période troublée et comme une évolution d'un eurocentrisme en manque de légitimité.
Là encore, elle s'oppose la prétention d'objectivité. Elle pointe le nombre et la variété des théorie du DN qui prétendent être l'unique. Deuxième argument, les partisans du DN le voient comme une donnée, une évidence tout en constatant son paradoxal non-respect.

II) La primauté de la peur
a) Les fausses certitudes du marché
Là encore, Shklar s'oppose à une théorie généralement admise par les libéraux. Elle refuse les théories politiques d'Hayek car ils se basent une épistémologie non-falsifiable. De plus, comme pour Leo Strauss, elle voit dans les théorie d'Hayek la volonté d'opposé une certitude face au politique.
Cette partie ne m'a pas convaincue. L'utilisation du terme "néolibéralisme" par Magnette n'arrangant pas les choses ...
Le libéralisme de Judith Shklar est presque exclusivement politique et ne préconise aucun modèle économique.

b) L'intuition morale du libéralisme
Ayant connues les horreurs du XXe siècle, Shklar ne crois plus au progrès moral et estime que libéralisme doit être plus réaliste et "se restreindre à la politique, et à des propositions qui visent à réduire les abus potentiels de pouvoir afin d'alléger le poids de la peur et des privilèges qui pèsent sur les épaules de tout adulte, lequel peut alors conduire sa vie en accord avec ses croyances et préférences, pour autant qu'il n'empêche pas les autres de faires de même."
Ceci est essentiel, elle se place du coté de la victime potentielle, la position la plus universelle de l'individu. Elle rejoint là Montaigne qui, comme d'autre humanistes du XVIe siècle, fit de la cruauté le premier des vices.

c) Les lois et les moeurs
Lectrice de Montesquieu, elle admet que le pouvoir politique bien encadré peut avoir un rôle positif : "le gouvernement représentatif est un équilibre subtil de confiance et de méfiance".
Elle défend la démocratie comme un système éprouvé contre le pouvoir personnel. Pour elle, le libéralisme "est lié à la démocratie par un mariage monogame, fidèle et permanent - mais c'est un mariage de raison".

III) La quête de l'inclusion
a) Les limites du libéralisme négatif
Judith Skhlar reproche à des libéraux tels qu'Isaiah Berlin et Michael Oakeshott leur conception de la liberté négative qui les pousse au conservatisme et leur fait refuser l'action publique qui pourrait empêcher certaines injustices.

b) Le sens de l'injustice
La philosophe voit l'injuste ou plutôt le sentiment d'injustice comme une construction sociale évoluant selon les sociétés même s'il existe un "noyau" universel défini par la peur.

c) Un socialisme des individus
Les inégalités sociales les plus fortes réintroduisent des rapports de domination, écrit Shklar. L'Etat devant l'éviter par un "égalitarisme négatif".
Plus surprenant encore, Mme Shklar pense que l'Etat doit avoir un rôle pour aider les chômeurs à retrouver du travail, là aussi au nom de la dignité. Précisons qu'elle se focalise sur l'individu travailleur et non sur une classe laborieuse d'où l'expression, peu heureuse, de "socialisme des individus".

IV) Les dilemmes de la reconnaissance
a) La dignité du citoyen
Shklar critique le "participationnisme" post-68 et les atteintes potentielles sur les libertés individuelles qui en découlent. Elle nuance ici son "libéralisme positif".

b) L'oppression communautaire
Même si elle semble tendre vers les idées des "communautariens" (tels que son ami Michael Walzer), elle refuse leurs idées et montre qu'à travers l'Histoire les communautés trop proches ont souvent été des sources d'oppression.

c) La démocratie du quotidien
Par cette expression, Shklar veux signifier les moyens d'une société pluraliste et inégalitaire, plus démocratique (dans le bon sens) que nos sociétés actuelles.

Difficile de conclure sur cette surprenante personnalité. Je suis loin d'être en accord avec Judith Shklar sur tout les points mais je pense que, oui, elle est libérale. Un libéralisme original mais centré sur l'individu et son autonomie, ce qui pour moi est nécessaire et suffisant pour la qualifier de libérale malgré l'importance qu'elle donne à l'Etat au delà des fonctions régaliennes..

Si vous voulez en savoir plus, je vous invite aussi à lire l'article de Seyla Benhabib qui en a dressé un portrait dans Proceeding of the American Philosophical Society de décembre 2004 et le texte de cette conférence autobiographique donnée par Judith Nisse Shklar en 1989.

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5 commentaires:

Eti-N a dit…

Je vais te donner mon sentiment : à la lecture de cette présentation, j'ai l'impression que Judith Shklar a ballayé tous les champs problématiques relatifs à la philosophie politique, et qu'à ce titre, son travail me semble tout à fait judicieux, plutôt que de se restreindre à une unique dimension et de donner une vision parcellaire des problèmes actuels. Néanmoins, je dois dire que sur les positions qu'elle se propose d'adopter, je rester bien plus sceptique. Maintenant, je vais détailler quelques points à propos des thématiques évoquées. :-)

I. a) : Je trouve assez peu pertinent de prétendre que les catastrophes du XXème siècle sont des facteurs qui invalident les utopies. Non, seulement, je trouve ça faux d'un point de vue factuel (les utopies d'aujourd'hui sont les réalités de demain, pour le meilleur et pour le pire) mais aussi d'un point de vue intellectuel : le XXème siècle n'invalide pas les utopies, il commande la prudence à leur égard, ce qui devrait être nécessaire quoi qu'il puisse arriver.

I. b) & c) ; II. a) : Si je l'appréhende bien, l'idée de Shklar revient à renvoyer le politique dans le domaine du subjectif, sachant qu'il ne peut pas être plus objectivé du point de vue descriptif (positivisme) que du point de vue prescritif (DN).

Or, il me semble qu'à la fois, il est impossible de renvoyer simplement le politique dans le domaine du subjectif (ne serait-ce que parce que ça revient à abolir tout jugement à portée universelle), on ne peut certainement pas totalement l'en exclure.

Je pense que partir des analyses hayékiennes est assez éclairant ici : Hayek (et Constant) souligne que la conception libérale fait procédérer le droit non d'une autorité transcendante (Dieu, la Nation) ni d'une volonté humaine (du Souverain quelqu'il soit) mais de la réalité des relations entre les hommes. En substance, le droit n'est pas le produit d'une _volonté_ (humaine ou non) mais de la réalité du système social (l'ordre spontané). Or, une telle conception n'est possible qu'à partir du moment où "l'ordre spontané est le produit des actions des hommes et non de leurs volontés", c'est-à-dire qu'il existe un hiatus entre notre volonté et les faits sociaux qui nous environnent, que nous ne les contrôlons pas. La politique moderne, c'est la volonté de reprise de contrôle sur cette réalité qui échappe à notre volonté. Il n'y a rien d'étonnant donc à ce que le droit libéral ne soit pas respecté dans ce contexte là. Je pense que cette explication est pertinente, mais qu'elle nous force aussi à accepter cette dimension de la politique. C'est pour celà que je pense qu'une conception politique basée uniquement sur un DN objectif et entièrement déterminée par lui est impossible. Il existe un problème politique, quelque chose à discuter et il serait irréaliste de penser qu'il pourrait être éliminer, que la politique et le droit pourraient être réduit à un problème technique qu'on traiterait de façon neutre. Voilà pourquoi je pense qu'on ne peut pas se passer d'une norme supérieure qui de toute façon nous est imposée par notre jugement moral, mais qu'on ne peut pas l'étendre jusqu'à éliminer la discussion politique. D'où le fait qu'il me semble non pertinent de critiquer Hayek pour la certitude qu'il cherche à introduire dans la politique, puisqu'il n'introduit pas une certitude totale (contrairement aux libertariens.)

II. c) : Ma reflexion sur la démocratie est en cours d'élaboration, mais je dirai deux-trois petites choses. Il faudrait que j'écrive un article dessus - et l'affaire des "jurys populaires" est tout à fait dans le sujet. Les rapports du libéralisme avec la démocratie sont difficiles parce que la conception libérale du droit vise à le plus possible des volontés intéressées des hommes. Ceci veut dire notamment que la démocratie directe, soumettant la loi aux moindres desiderata du peuple, est abhorrée (par Tocqueville, mais la thématique était déjà présente dans la Grèce Antique, chez Platon ou Aristote.) Mais l'apport moderne du libéralisme (et de l'individualisme devrais-je dire), c'est de discréditer le despotisme éclairé en soutenant que l'idée qu'une élite ou un grand homme puisse éclairer le peuple est fausse. C'est ici qu'on se retrouve coincé entre la critique de l'aristocratie et de la démocratie directe. Il en est sorti une sorte d'hydre, la démocratie représentative, dont on s'est rendu compte qu'elle ne mettait pas le droit à l'abri des intérêts puisqu'il est organisée autour de partis qui polarisent ces intérêts et visions. Je voudrais être clair : la démocratie représentative est le seul régime toléré par le libéralisme, à l'exclusion de toute autre. Pourtant, il demeure toujours des problèmes notables pointés par le libéralisme qui tiennent majoritairement à l'existence des partis (et, en celà, la critique libéral se distingue de la critique de tous les autres populismes.)

III. : Je l'ai déjà évoqué à un autre endroit ;), mais il me semble que le trait le plus saillant des sociétés modernes est - quoiqu'on puisse entendre - l'individualisme (au sens originel du terme). Cet individualisme oblige fondamentalement à l'isonomie, aux libertés publiques, mais il ne s'arrête pas là : il se trouve par exemple que, à partir du moment où l'individualisme demande une justification à toute autorité sur toute personne, il le fait à l'égard de l'Etat, mais il le fait également dans son rapport d'employé par rapport à son employeur, celui qui donne les ordres. Il n'est d'ailleurs pas ici question de domination, mais bien d'autorité, et d'acceptation de cette autorité. La reflexion libérale conduit à dire que la propriété est condition sine qua none de la paix civile, et ceci est d'autant plus vrai que cette société est individualiste, simplement parce que, par exemple, les ressources et les biens sont limités, et doivent être produits. Mais, par là même, on souligne que ce qui fait la nécessité de la propriété (la rareté) fait aussi que tout le monde ne sera pas propriétaire (de quoique ce soit, et des moyens de production). On voit bien le problème : la propriété privée est indispensable mais on doit pouvoir accepter d'être soumis à la volonté de quelqu'un, sans que l'acceptation de cette subordination aille de soi. Bien sûr, une des réponses du libéralisme est de souligner que tout ceci doit se replacer dans une perspective dynamique, mais ça ne résoud pas entièrement le problème.

J'aurais quelque chose à dire sur le IV. b), mais je crois que j'ai déjà écrit un pavé suffisamment imposant. :-D

Sekonda a dit…

Le premier commentaire de ce blog est particulièrement pertinent !

I.a) : C'est plus la croyance béate dans le progrès moral qui sert de base à certaines utopies qui est mise à mal par le XXe siècle.
Son propre passé a très probablement exacerbé cette idée.

I. b) & c) ; II. a) : Sa position sur la subjectivité en politique et en droit était sans doute bien plus subtile que ma compréhension et ma présentation le laissent entendre.

II.c) : Sur la démocratie représentative, oui, c'est sans doute la seule, ou une des seules, formes politiques compatible avec le libéralisme mais la définition de ses "domaines d'influence" me semble aussi significative que l'évitement des biais lié aux partis. Ce n'est pas le moment d'en parler.

Ses critiques du IV voire du III sont sans doute plus pertinentes dans des sociétés moins individulistes (ex : tribus africaines).

Eti-N a dit…

Simple remarque sur la démocratie : je suis d'accord avec toi qu'il n'y a pas que les biais liés aux partis qui peuvent être critiqués par le libéralisme, néanmoins, ce trait spécifique des partis est bien relatif à la seule démocratie alors que la limitation des pouvoirs concerne, dans une optique libérale, tous les types de régime. Loin de moi l'idée de vouloir passer sous silence cette seconde question. :)

Sekonda a dit…

Tout à fait, c'était plus une nuance à ton affirmation "la démocratie représentative est le seul régime toléré par le libéralisme, à l'exclusion de toute autre.". C'était un peu HS mais je profite de mon droit de faire dévier les fils sans qu'on me le reproche :)

La Fougère a dit…

Tu écris :
« certains éléments permettant déjà de douter du libéralisme annoncé de Mme Shklar »

J’n’aime pas trop ces logiques de Cathares (purs contre impurs) un peu trop répandues chez les libéraux, toutefois je dois bien avouer que cet auteur est particulièrement déroutante... Je trouve même ton texte d’une actualité stupéfiante, par le catalogue des problématiques traitées. Mieux, qui sait si nous n’avons pas là quelques pistes permettant de réconcilier différentes chapelles libérales ?
Encore un auteur que tu me donnes envie de découvrir. Merci.